Histoire de la littérature française – La Féodalité

Histoire De La Littérature Française

À une époque où la notion de liberté individuelle est à peine concevable et où les connaissances scientifiques sont embryonnaires, ce sont le système social et les conceptions religieuses qui déterminent la manière dont vivent les hommes et les femmes, et leur façon de percevoir le monde qui les entoure.

La société du Moyen Âge est une société fortement hiérarchisée, fondée sur la transmission héréditaire du pouvoir, des titres et de la richesse. Au XIIe siècle, la société est divisée en trois classes ou ordres : les clercs et les hommes d’Église, les guerriers (seigneurs et chevaliers) et les « travailleurs », qui sont paysans, artisans, etc. Deux de ces classes se disputent le pouvoir : les guerriers et les hommes d’Église. Dans les faits, toutefois, aucune de ces trois classes n’est plus importante que les autres, puisqu’elles sont interdépendantes. En effet, ceux qui travaillent ont besoin de la protection des guerriers, qui ont, en retour, besoin du fruit des labeurs des paysans et des produits des artisans. Quant aux hommes d’Église, ils ont besoin à la fois de la protection des chevaliers et du travail des paysans et des artisans. En retour, les deux autres ordres ont besoin de l’Église pour s’assurer du bien-être de leur âme et obtenir la « vie éternelle ».

Ainsi, la féodalité est un moment particulier dans l’histoire occidentale qui est la conséquence directe de la dissolution de l’autorité publique, assumée jusqu’alors par le roi. En effet, l’affaiblissement de la royauté au IXe siècle change les rapports politiques et, peu à peu, le pouvoir de commander, de rendre justice et de taxer les gens du commun se répartit entre de petites cellules autonomes construites autour des châteaux. Les seigneurs de ces domaines (qui sont parfois très vastes) ont coutume de les séparer en plus petits lopins, qu’ils font cultiver par des paysans libres. Ces parcelles de terres sont appelées fiefs – en fait, le mot « féodalité » est apparu au XVIIe siècle pour qualifier ce qui se rattache au fief. C’est donc dire que la société et l’économie du XIIe siècle sont fondées sur l’exploitation des paysans par l’aristocratie dans le cadre de la seigneurie. Même si la terre ne leur appartient pas, les paysans peuvent en garder les fruits ; ils doivent cependant remettre une partie de leur récolte au seigneur et payer pour divers services (entre autres, pour traverser les ponts et pour l’utilisation du moulin seigneurial).

La féodalité est donc un régime économique et politique : le roi divise ses terres en fiefs qu’il distribue à ses barons à la condition expresse que ceux-ci les défendent. À leur tour, les barons divisent ces espaces en territoires plus petits, que les serfs (paysans libres) cultivent pour eux. C’est toute une pyramide qui se construit alors, chaque homme détenant sa terre d’un autre, plus puissant que lui.

Entre eux, les hommes sont liés par le serment de fidélité, prononcé au cours de la cérémonie de l’hommage. Il s’agit d’un contrat liant deux personnes par un serment de protection et de travail (le fort protège le faible, qui travaille pour lui). Le seigneur le plus puissant, le suzerain, reçoit l’hommage du seigneur plus faible ou du simple paysan, qui devient son vassal. En échange, il l’investit d’un fief. Au cours de la cérémonie, le vassal, sans armes, s’agenouille devant son suzerain, place ses mains jointes dans les siennes en signe de soumission et se déclare son « homme ». Le suzerain le relève, lui donne un baiser sur la bouche (signe de paix) et lui remet un objet (un bâton ou une lance, souvent) symbolisant le fief – c’est l’investiture. Puis, le vassal jure sur les Évangiles ou sur des reliques qu’il sera fidèle à son suzerain. Dans les premiers temps de la féodalité, le fief revient au suzerain à la mort du vassal. Il peut alors le donner à un autre de ses vassaux ou aux descendants du défunt. Peu à peu, cependant, les vassaux prennent l’habitude de le transmettre en héritage à leurs descendants, de sorte que le fief devient héréditaire. Mais, justement, comme les vassaux le retransmettent à tous leurs fils et à toutes leurs filles, ils morcellent et appauvrissent les domaines.

Les deux personnes unies par l’hommage ont des devoirs l’une envers l’autre, elles ont des obligations réciproques. Le vassal doit à son suzerain le service d’ost (l’assistance militaire : il doit rejoindre son seigneur avec ses hommes, en cas de guerre), le service de cour ou de conseil (il doit siéger à la cour ou au tribunal) et l’aide aux quatre cas, c’est-à-dire une aide financière spéciale (pour la rançon, l’armement du fils aîné, le mariage de la fille aînée ou le départ pour la croisade)1. Le suzerain, quant à lui, doit à son vassal aide et protection et ne doit commettre aucune injustice à son égard. À cette protection on ajoute habituellement le devoir d’entretien, c’est-à-dire qu’il lui revient de fournir à son vassal de quoi vivre, ce qu’il fait le plus souvent en l’investissant d’un fief. En fait, le seigneur joue souvent un rôle économique puisqu’il aménage le territoire en construisant moulins et étangs, met en place une administration, avec des « officiers », percepteurs de redevances et juges. Ainsi, avant de s’organiser autour de l’église, la ville naissante s’organise autour du château fort… souvent loin de l’image qu’on s’en fait2.

Le lien d’hommage unit les deux hommes toute leur vie, sauf manquement de la part de l’un ou de l’autre à ses obligations. Celui qui rompt sciemment le contrat peut être accusé de félonie ; pour le vassal, cette accusation peut mener à la confiscation par le suzerain de son fief.

L’organisation féodale a pu causer parfois quelques problèmes. En effet, que faire quand on est lié à plusieurs seigneurs qui se font la guerre entre eux ? C’est le concept d’hommage-lige qui a permis de répondre à cette épineuse question : il s’agit de l’hommage principal, celui qu’il faut respecter en priorité. (Mais il est même arrivé que certains vassaux se voient dans une situation où les deux seigneurs dont ils étaient les hommes-liges entrent en guerre…)

Le roi, bien sûr, est au-dessus de cette organisation sociopolitique, puisqu’il est « élu par Dieu ». En fait, le roi, au départ simple suzerain, se voit conférer une autorité supérieure, une autorité incontestable par le sacre. Toutefois, l’hérédité du fief fait en sorte que la puissance du roi diminue puisque certaines terres lui échappent ; ses revenus diminuent d’autant, comme les hommes à sa disposition pour le service d’ost. En n’ayant pas la puissance militaire pour faire valoir son droit divin, il est souvent plutôt une figure symbolique qu’un roi tout-puissant comme on en verra plus tard (comme Louis XIV, par exemple).

1. L’évêque Fulbert de Chartres, au début du XIe siècle, écrivait que « l’obligation fondamentale du vassal [était] de ne rien faire qui puisse causer dommage au seigneur dans son corps, dans ses biens, dans son honneur ». Cela a bien changé à la fin du Moyen Âge, où le vassal doit donner plusieurs jours par semaine pour aider son seigneur à diverses tâches, comme faire les foins, construire ou reconstruire des murailles et des palissades, etc.
2. Au Xe siècle, le château est une tour ou un donjon en bois, entouré d’une palissade à l’abri de laquelle les paysans vont se réfugier en temps de guerre. Il se situe généralement en hauteur (au sommet d’une colline ou d’une éminence artificielle qu’on appelle la « motte », et qui symbolise le pouvoir féodal). Didier MÉHU, dans Gratia Dei. Les chemins du Moyen Âge (Québec, Musée de la civilisation et Fides, 2003, p. 140), fait un bref historique de l’évolution du château fort tout au long du Moyen Âge très intéressant.

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